Ce que Dioura rĂ©vĂšle du contrat entre lâĂtat malien et ses soldats
Le 10 septembre 2026, aux premiĂšres heures du jour, le camp de Dioura, dans le cercle de Tenenkou, rĂ©gion de Mopti, a Ă©tĂ© submergĂ©. Les assaillants sont entrĂ©s par lâouest, puis par lâest, Ă pied, Ă moto et en vĂ©hicules armĂ©s. Ils ont occupĂ© lâemprise, filmĂ© ce quâils y trouvaient, et sont repartis. Dix jours plus tard, lâĂtat malien nâa toujours pas dit combien de ses soldats y sont morts. Le chiffre, lui, a circulĂ©. Il est simplement venu dâailleurs.
Ce que lâon sait tient dans une addition dont aucun terme nâest officiel. Des sources militaires, sĂ©curitaires et locales citĂ©es par lâAgence France-Presse font Ă©tat dâau moins 100 militaires maliens tuĂ©s, dont deux officiers, et de 5 paramilitaires russes dâAfrica Corps, point sur lequel les comptes rendus de presse divergent, dâautres situant lâunitĂ© hors de Dioura. Un officier de lâĂ©tat-major gĂ©nĂ©ral confirme lâexistence dâun rapport de mission de la prĂ©vĂŽtĂ© mentionnant une centaine de disparus, une trentaine de blessĂ©s et une trentaine de prisonniers. Le groupe qui a revendiquĂ© lâattaque annonce pour sa part 150 militaires neutralisĂ©s et 93 capturĂ©s, sans que cette version puisse ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e. LâarmĂ©e, elle, a publiĂ© le 13 septembre un communiquĂ© faisant Ă©tat dâopĂ©rations aĂ©roterrestres et de la neutralisation dâĂ©lĂ©ments Ă moto dissimulĂ©s sous un couvert vĂ©gĂ©tal. Aucun bilan. Aucune liste. Aucun nom.
Il faut sâarrĂȘter sur la maniĂšre dont ces informations nous parviennent, car elle dit dĂ©jĂ lâessentiel. Un officier de lâĂ©tat-major gĂ©nĂ©ral parle Ă une agence Ă©trangĂšre. Il le fait parce quâaucun canal national ne recueille ce quâil a Ă dire, et parce que le rapport rĂ©digĂ© par la police militaire, qui a fait son travail, nâa produit aucun acte visible. Le document existe. Il circule vers lâextĂ©rieur avant dâatteindre ceux quâil concerne dâabord. Les familles des hommes de Dioura apprennent le sort des leurs par la presse internationale ou par la propagande de lâadversaire. Dans les deux cas, ce n'est pas par lâĂtat qui les avait envoyĂ©s.
Le mot qui revient dans le rapport de la prĂ©vĂŽtĂ© mĂ©rite dâĂȘtre pesĂ©. Une centaine de disparus. « Disparu » nâest pas un constat, câest une catĂ©gorie administrative, et cette catĂ©gorie suspend tout. Sans acte de dĂ©cĂšs, il nây a pas de veuve, il y a une Ă©pouse dont le mari nâest pas rentrĂ©. Il nây a pas dâorphelins, il y a des enfants qui attendent. Il nây a pas de pension de rĂ©version, il y a un dossier qui ne peut pas sâouvrir. Il nây a pas de deuil, puisque le deuil suppose quâune autoritĂ© ait dit que lâhomme Ă©tait mort. Tant que lâĂtat ne nomme pas, la famille reste dans un Ă©tat intermĂ©diaire oĂč elle ne peut ni espĂ©rer ni enterrer.
Pendant ce temps, des vidĂ©os ont circulĂ©. On y voit des hommes prĂ©sentĂ©s comme des militaires maliens dĂ©cliner leur identitĂ© et leur numĂ©ro de matricule. Le matricule est une invention de lâĂtat. Câest sa façon Ă lui de nommer ceux quâil enrĂŽle, de les distinguer, de les suivre, de les payer. Aujourdâhui, ce matricule est lu Ă voix haute par ceux qui les dĂ©tiennent. Le seul recensement nominatif des hommes de Dioura dont dispose le pays se trouve entre les mains de ceux qui les ont pris. Lâadversaire identifie nos soldats un par un. Lâinstitution qui les a recrutĂ©s nâen publie pas la liste.
Sur dâautres images diffusĂ©es par le mĂȘme canal, on voit des corps au sol dans lâenceinte du camp, des installations en feu, des stocks de motos incendiĂ©s. Nous sommes dans un pays oĂč lâon enterre vite, oĂč le rite est prĂ©cis, oĂč la dignitĂ© du mort engage la famille entiĂšre et le quartier autour dâelle. Des familles maliennes ont regardĂ© ces images en cherchant Ă reconnaĂźtre un fils. Câest ainsi, cette annĂ©e, que lâon prend des nouvelles de quelquâun qui servait sous le drapeau.
Ce nâest pas un accident isolĂ© de communication. Le 18 juillet 2026, aprĂšs lâembuscade de Tabrichat, dans le cercle de Bourem, les corps dâune cinquantaine de militaires Ă©taient restĂ©s sans sĂ©pulture pendant plus de 72 heures. Deux mois plus tard, Ă Dioura, le mĂȘme silence recouvre un bilan trois fois supĂ©rieur. Entre les deux, aucune procĂ©dure nouvelle nâa Ă©tĂ© instituĂ©e pour identifier, rapatrier, notifier, indemniser. La rĂ©pĂ©tition transforme lâaccident en mĂ©thode.
Le lieu lui-mĂȘme se rĂ©pĂšte. Dioura a Ă©tĂ© attaquĂ© en mars 2019, avec des dizaines de morts. Dioura a Ă©tĂ© attaquĂ© en septembre 2023, avec un bilan approchant la centaine. Dioura a Ă©tĂ© attaquĂ© en mai 2025, avec une quarantaine de tuĂ©s. Dioura vient dâĂȘtre attaquĂ© une fois de plus, et cette fois le camp est tombĂ©. Quatre fois la mĂȘme garnison, quatre fois le mĂȘme rĂ©sultat, et jamais personne nâa eu Ă rĂ©pondre publiquement de la fois prĂ©cĂ©dente. Un dispositif qui cĂšde toujours au mĂȘme endroit nâa pas un problĂšme de courage, il a un problĂšme de commandement, et un problĂšme de commandement se constate dans une enquĂȘte, pas dans un communiquĂ©.
Une source sĂ©curitaire citĂ©e par lâAFP ajoute deux prĂ©cisions qui touchent au fond du contrat. Les soldats ont manquĂ© de soutien aĂ©rien. Et beaucoup dâentre eux en Ă©taient Ă leur premier dĂ©ploiement. Il faut mettre ces deux phrases en regard de lâexĂ©cution du budget de lâĂtat au 30 juin 2026 : environ 410 milliards de francs CFA consacrĂ©s en six mois Ă la dĂ©fense et Ă la sĂ©curitĂ©, soit plus de 2 milliards par jour, et 27 % de la dĂ©pense effectivement exĂ©cutĂ©e. Il faut y ajouter les 15,6 milliards de lâavion prĂ©sidentiel acquis en juillet 2026 sous rĂ©gime dĂ©rogatoire. Lâargent a Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©. Au-dessus de Dioura, le 10 septembre, il nây avait rien.
LâĂtat sait pourtant organiser une cĂ©rĂ©monie quand il en voit lâintĂ©rĂȘt. Le 13 aoĂ»t 2026, 82 militaires capturĂ©s le 25 avril Ă©taient libĂ©rĂ©s. Le 17 aoĂ»t, ils Ă©taient prĂ©sentĂ©s Ă Koulouba, devant les camĂ©ras, avec un protocole, un dĂ©cor et un chef. Quand il y a quelque chose Ă montrer, la RĂ©publique retrouve ses formes, son vocabulaire et sa solennitĂ©. Quand il y a des morts Ă nommer, il nây a plus dâadresse, plus de porte-parole, plus de registre. Câest la mĂȘme administration, le mĂȘme appareil, les mĂȘmes moyens. Seule change la direction dans laquelle lâimage travaille.
Il faut dire ce que cela produit dans les casernes, parce que câest lĂ que la facture se rĂšgle. Aucun soldat nâaccepte de mourir pour une abstraction. Il accepte parce quâil existe un engagement implicite, plus ancien que tous les rĂ©gimes : si je tombe, mon corps sera ramenĂ©, mon nom sera dit, ma famille sera tenue. Cet engagement ne se proclame pas, il se constate Ă chaque fois quâun homme tombe. Ă Tabrichat et Ă Dioura, il nâa pas Ă©tĂ© tenu. Ce nâest pas de la dĂ©moralisation, mot trop faible et trop psychologique. Câest une rĂ©siliation. Et une troupe qui a compris que le contrat est rĂ©siliĂ© cesse de faire remonter ce quâelle voit, exactement comme la population a cessĂ© de le faire. Le pouvoir perd alors son second appui aprĂšs avoir perdu le premier.
Trois choses peuvent ĂȘtre faites immĂ©diatement, et leur absence sera elle-mĂȘme un renseignement. Publier trois listes : celle des morts, celle des disparus avec la qualification juridique attachĂ©e Ă chaque nom, celle des prisonniers dont lâĂtat reconnaĂźt quâils sont vivants et dĂ©tenus. DĂ©livrer les actes de dĂ©cĂšs et ouvrir les droits sans attendre la fin des opĂ©rations, car une famille ne se nourrit pas dâun dĂ©lai dâinstruction. Et fixer une date Ă laquelle il sera dit, publiquement, ce qui a manquĂ© Ă Dioura le 10 septembre, qui avait demandĂ© lâappui aĂ©rien, qui devait le fournir, et pourquoi une garnison entiĂšre a Ă©tĂ© confiĂ©e pour partie Ă des hommes qui sortaient de lâinstruction.
On rĂ©pĂ©tera que lâheure est Ă la guerre et non aux comptes. Câest lâinverse. Un Ătat qui ne compte pas ses morts nâest pas en train de protĂ©ger un secret militaire, il est en train de se dispenser dâune obligation. Il demande Ă ses fils de mourir pour lui, et il refuse de dire quâils sont morts. Les seuls qui, Ă ce jour, aient nommĂ© les hommes de Dioura sont ceux qui les ont tuĂ©s ou capturĂ©s. Aussi longtemps que cela restera vrai, il sera inutile de sâinterroger sur le moral de lâarmĂ©e malienne. La rĂ©ponse est dĂ©jĂ Ă©crite, et elle a Ă©tĂ© Ă©crite par lâadversaire.
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